DE QUEL POUVOIR PARLONS-NOUS ?

Publié le par Beziers Citoyens à Gauche

DE QUEL POUVOIR PARLONS-NOUS ?
 
Hélène FARGIER
Geneviève LAFFITTE

                     
 
Sous nos latitudes et dans un pays démocratiquement moderne comme le nôtre, s’approprier une
déclaration zapatiste énoncée par des communautés indigènes pauvres dans lajungle mexicaine n’est pas de notre part un effet de mode ou d’exotisme, encore moins la recherche d’une utopie ou d’un paradis perdu. Pas question de folklore non plus.
Nous avons appris que cette déclaration que nous avons inscrite sur notre plaquette programmatique de notre entrée en campagne électorale pour les municipales de Béziers a fait parler d’elle.
Il serait incorrect de notre part que nous ne répondions pas aux surprises, aux questions, aux sarcasmes qui ne nous ont pas été adressés directement. Donc…

 
Cette déclaration peut surprendre…
 
… mais pas ceux qui savent qui nous sommes, d’où nous venons et ce que nous faisons depuis des années sur le terrain syndical, politique, à propos de la défense des droits de tous.
Elle ne surprend pas non plus ceux qui savent que, depuis longtemps, nous œuvrons à la marge de ce qu’il faut faire pour se faire voir. Nous travaillons avec ceux que l’on ne veut pas voir et que l’on préfère éviter : les sans toit, les sans papiers, les sans avenir, en bref ceux qui n’ont rien ou pas grand-chose.
Nous ne les affichons pas comme des slogans le temps d’un tractage ou durant des discours ; nous travaillons ensemble pour que la vie soit meilleure : la leur, donc la nôtre, celle dont notre société répondra aux yeux de tous et de nos enfants.
Ceux qui nous connaissent n’ont donc pas été surpris par cette référence sur notre plaquette. Ils savent que nous n’avons pas attendu d’être investis d’un quelconque pouvoir pour passer aux actes.
En cela, nous nous préoccupons de notre sort collectif comme le font les indiens des caracoles zapatistes. Et malheureusement, de mouvement politique d’une telle renommée, et duquel rapprocher notre mouvement sur ce plan du désintérêt d’un certain pouvoir au profit de solidarités certaines, nous n’en avons pas trouvé de géographiquement plus proche…
Mais nous nous trompons peut-être : peut-être y a-t-il des mouvements qui se sentent proches de nous ? Nous serons heureux de faire se rencontrer nos actes et nos principes.

 
Cette déclaration peut faire se poser des questions…

 … et c’est tout à fait légitime. En effet, la seule image qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque les zapatistes est celle de ceux qui portent un passe-montagne. Image liée à la dissimulation, à l’anonymat qui autorise les violences de tous ordres.
Le passe-montagne zapatiste, c’est exactement l’inverse.
Le zapatiste qui porte un passe-montagne ne fait aucun mystère de son identité. La preuve : l’identité du sous-commandant Marcos est parfaitement connue, et si elle est médiatisée à outrance, ce n’est pas le fait des zapatistes, mais des médias qui s’y intéressent de l’extérieur. Alors, pourquoi mettre un passe-montagne ?
On le revêt quand on pénètre dans un lieu symbolique, où des décisions se décident pour l’ensemble de la communauté : dans des lieux, dans des assemblées – où chacun et chacune sera un jour ou l’autre mandaté par ses concitoyens. Le passe-montagne est retiré à la sortie.
Il est porté en signe d’égalité, car l’important n’est pas celui qui parle, mais la parole qu’il porte. La parole pure prime sur les traits particuliers : dans cette organisation collective, les sujets ne sont pas niés. Seulement, il est des moments et des instances où ce sont les statuts qui importent quand s’exprime la volonté du peuple, loin des fascinations pour les « figures médiatiques »… En des termes plus occidentaux : le passe-montagne est le signe de l’égalité et de la fraternité dans la représentativité populaire.
Quant à nous, nous accordons effectivement une place prépondérante à la construction et au contenu de notre discours, plutôt qu’à telle ou telle personnalité. Nous veillons à ce que nos porte-parole respectent sans faille cette conception des valeurs, de l’action coopérative et de l’existence collective.
Rappeler la lutte des indiens du Chiapas, ce n’est ni de l’infantilisme exotisant ni de l’incongruité publicitaire. C’est la stricte reconnaissance d’un idéal démocratique. C’est une question d’éthique.
Ne pas viser le pouvoir, c’est donc tout sauf refuser nos responsabilités : c’est ne pas confisquer au profit d’une minorité les moyens de maîtriser ensemble ce qui permettra à chacun de croître en responsabilité, en pouvoir et en liberté au sein d’une communauté qui ne soit pas du faire semblant.
 

Cette déclaration peut faire rire…


 … deux types de lecteurs.
Ceux qui ne savent pas très bien ce qu’est le mouvement zapatiste : nous espérons leur avoir fourni les indications nécessaires pour qu’ils comprennent mieux nos principes respectifs.
À ceux-là, nous disons : rassurez-vous, aucun aveuglement béat pour ce qui se passe ailleurs, sous prétexte d’exotisme et d’échappée facile des réalités hexagonales.
Au contraire, notre programme le rappelle : si nous pensons globalement, c’est pour agir localement. Simplement, nous regardons et écoutons celles et ceux qui dans le monde cherchent à avancer sans trahir les citoyens.
Et puis, il y a les lecteurs qui, incapables d’imaginer d’autres logiques que les leurs, ne nous voient que par le prisme de leurs soifs électorales ; ceux qui, en dehors de ces périodes de quête au suffrage et hors des colonnes du journal local, ne se préoccupent même pas de savoir qui fait quoi pour aider les sans voix, dans cette ville où pourtant tout se voit et tout se sait. Ceux qui ne veulent pas voir ne veulent pas savoir. Ils se contentent de ricaner.
« Ne pas rire, ne pas mépriser, ne pas détester mais connaître », dit Spinoza. Nous ne cherchons pas à convaincre ceux qui ne veulent pas nous connaître.
Nous n’avons pas de temps à perdre à tenter un dialogue avec des gens qui ricanent. Du reste, nous avons plus urgent à faire.
[Ne serait-ce que faire connaître aux citoyens deux choses : la part de réalité qu’il nous faut assumer, et la part de vérité qui est ce que nous pouvons réellement faire pour restaurer collectivement l’humain à notre porte.]
 
Cela fait des années que nous parlons sur le terrain de ceux qui écoutent, de ceux qui agissent, et de ceux qui respectent. Le sens, l’éthique et la pertinence de nos actes : là est la source d’énergie qui, seule, nous suffit à continuer notre lutte. Si une valeur existe pour nous, elle est là, et pas dans l’argent, pas dans la prestance.
Cette valeur, c’est elle qui assure la rigoureuse démocratie qui règne au sein du CUAL. La pleine clarté dans laquelle nous présentons notre programme, sa réalisation collective et sa gestion, et l’élaboration de notre liste de candidats en sont la preuve. La démocratie pour nous ne se résume pas à une fin électorale ; c’est un moyen d’agir.
 
Le coucou régulier des échéances électorales n’est pas notre temps.
Non seulement parce que nous avons toujours tenu à être sans leader, mais aussi et surtout parce que notre désir est de trouver une forme de pratique politique qui a peu, ou rien à voir avec les formes stéréotypées et dominantes.
Ce désir n’indique pas une utopie ni un projet futur : c’est une réalité présente, celle de nos collectifs et de son riche terreau citoyen. Une constellation d’actions, de rencontres et d’échanges, singuliers et collectifs. Notre résistance au mépris est plurielle, respectueuse des engagements de chacun. Fortes et forts de nos convictions politiques intimes mais jamais imposées, nous nous rassemblons pour des tâches locales et des urgences humaines ; ce sont les actes qui structurent notre rassemblement, ce n’est pas un appareil qui les chapote et les récupère.
 
On ne tardera pas à nous sortir le refrain du « vous n’avez pas le monopole du cœur ».
Nous répondons d’avance que nous n’avons surtout pas la même conception de « mettre les mains dans le cambouis ». Le cambouis d’une machine anoblit les mains des artisans citoyens ; cela a peu à voir avec les compromissions saumâtres. Dans les deux cas, avoir les mains sales ne revêt pas la même signification. En général, ne s’y trompent que ceux que cela arrange.
Et nous rappelons que le cœur est un muscle, pas une métaphore. Un muscle, c’est à sa présence qui fait vivre l’organisme tout entier qu’on en juge la force, et pas à son exhibition bodybuildée sur les foires.
 
Là où nous ne rions plus, c’est que ni l'échec politique des sociaux libéraux, ni l’échec politique des staliniens ne semble les inciter à la réflexion. Ceux qui courent aujourd'hui encore après des lambeaux d’ego refusent de tirer le bilan de leurs échecs et continuent de se croire les élus naturels d'une gauche dont ils n'ont cessé de trahir la radicalité citoyenne.
Nous revendiquons d’autant plus la déclaration zapatiste que les sarcasmes à son égard révèlent quelque chose de plus profond : l’agacement déclenché par notre présence là où l’on ne nous attendait pas. Là où on préférerait ne pas trouver des citoyens, mais des encartés.
Cette place, aussi peu nombreux soyons-nous, nous l’occupons malgré les partis qui ont torpillé l’espoir à gauche depuis des années, et qui l’ont à nouveau prouvé lors des présidentielles. Là encore, nos principes rejoignent nos actes.
 
L’affirmation de notre refus de la prise de pouvoir en a surpris plus d’un.
Elle n’a pourtant rien d’étonnant pour qui sait comment nous travaillons. Nous vous encourageons à venir y voir.
C’est lorsque la société civile estimera que nous avons cessé d’être utiles et de servir à quelque chose, qu’alors prendra fin notre travail politique.
C’est en cela que, pour nous, le pouvoir n’est jamais là où l’on l’attend, ni là où il se prend — et se confisque —, mais là où il se partage.
Nous ne tendons qu’à une chose : que ce pouvoir collectif agisse à l’endroit même où s’impose l’éthique dans la lutte, c’est-à-dire dans le quotidien des citoyens ordinaires.

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